Ce site est optimisé pour Safari 6+, Firefox 6+, Chrome 16+ et Internet Explorer 10+. Avec votre navigateur sa qualité risque d'être altérée.
Masque interculturalité
interculturalite.fr
Articles sur l'interculturalité

17 articles

Responsabilité individuelle vs responsabilité collective : c’est pas les funérailles de mon père.

Nous sommes un jour ordinaire dans les bureaux de Libreville d’une organisation panafricaine dont je terrais ici le nom pour des raisons diplomatiques. Une importante réunion doit avoir lieu, où plusieurs hauts responsables doivent participer, et l’un des experts attendus décide purement et simplement de ne pas venir. Juste avant la réunion, un de ses collègues le croise et échange avec lui ces quelques mots :

Dieudonné a donc été absent à cette réunion.

Comment peut-on se comporter ainsi ? Comment peut-on refuser aussi simplement d’assumer une responsabilité professionnelle aussi importante ? La plupart des collègues de Dieudonné ne se sont probablement pas trop posé la question. Sans doute certains l’ont désavoué, mais personne ne s’est révolté contre cette attitude nonchalante et problématique pour le bon fonctionnement de l’organisation. Mais moi, français, européen, occidental, lorsque j’ai entendu cette histoire, je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir ce malaise typique du choc culturel. Faible, certes, car je ne suis en rien concerné par cette organisation et ses activités, mais entendre dire que quelqu’un refuse d’assumer ses responsabilités, je ne peux que le désavouer. Alors que d’autres, plus impliqués, l’acceptent. Pourquoi ?

Le sentiment de responsabilité.

Se sentir responsable de quelque chose, cela ne va pas de soit. On ne peut pas se sentir responsable de tout, et il y a nécessairement un tri qui se fait. Et pour comprendre comment se fait se tri, il faut intégrer de quelle façon le concept de responsabilité est déterminé par la culture. Autrement dit, selon la culture à laquelle on appartient, on se sentira fortement responsable de certaines choses, et peu d’autres. Ce qui conduira, dans des situations un peu compliquées où une responsabilité est difficile à assumer, à faire des choix inattendus, voire inacceptables aux yeux de membres d’une autre culture. Et parmi les variables culturelles qui déterminent le concept de responsabilité, la dualité individualisme/collectivisme exerce une grande influence.

« C’est les funérailles de mon père ? »

La phrase employée ici ironiquement par Dieudonné est très éclairante : il doit assister à une réunion, cela relève de sa responsabilité professionnelle déterminée dans son contrat avec l’organisation pour laquelle il travaille. Autrement dit, il s’agit pour lui d’une responsabilité individuelle. Or, il se trouve qu’en tant qu’africain, sa culture est marquée par le collectivisme, qui valorise la responsabilité collective au détriment de la responsabilité individuelle. Il renvoie donc dos à dos deux situations de responsabilité où il met implicitement en avant le fait que s’il assumerait certainement l’une, il n’assumera pas l’autre, et que ce choix est légitime. En effet, les funérailles de son père, le jour où elles auront lieu, auront une portée collective pour la première communauté à laquelle il appartient : sa famille. La responsabilité de sa participation, il ne pourra pas y échapper, à moins de s’exposer à des critiques virulentes. Il sera même très attendu à cette occasion, et très observé sur la façon dont il manifestera son attachement à son parent défunt. Sa famille, c’est la première pierre de la construction de son identité. Manquer cet évènement, serait pour lui, comme pour les autres membres de sa famille et même pour ses collègues de même culture, quelque chose d’inacceptable. Cet évènement lui coutera beaucoup de temps, d’argent et d’énergie, mais il y sera coute que coute, faute de quoi il perdrait plus que la face.

Une réunion professionnelle, peut certes être considéré comme un petit évènement collectif au sein de l’organisation à laquelle il appartient, mais à condition que Dieudonné se sente effectivement y appartenir. En Afrique, le sentiment d’appartenance professionnelle ne fait pas le poids face au sentiment d’appartenance familial, ce qui donne aux responsabilités familiales une importance beaucoup plus grande qu’aux responsabilités professionnelles.

Quand Dieudonné demande ironiquement « ce sont les funérailles de mon père ? », c’est donc une façon de dire qu’il a le droit de négliger la responsabilité qui l’attend, en la plaçant dans une comparaison qui lui fait perdre de son importance. Il n’est pas en train de dire qu’il est du genre à ne pas assumer ses responsabilités, il dit qu’il fait un tri, selon un mode que personne autour de lui ne peut désavouer puisqu’il partage avec ses collègues la même culture. En effet, même si tous les employés de cette organisation panafricaine ne viennent pas du même pays, ils partagent certains traits culturels très marqués en Afrique comme le collectivisme, l’allégeance relationnelle et une grande importance accordée à la famille.

On comprend alors pourquoi il ose se comporter aisni, pourquoi son attitude est acceptée, et pourquoi si certains la désavoueront discrètement, son absence ne lui sera pas ouvertement reprochée, et encore moins sanctionnée.

Pourquoi mon propre choc culturel ?

Pourquoi ai-je été choqué, moi qui ne travaille pas dans cette organisation, d’entendre cette petite histoire ? Pourquoi n’y ai-je pas été plus indifférent puisque je ne suis pas du tout concerné ? Ici entre en jeu le phénomène de coercition culturelle. Quand on est témoin de quelque chose qui n’est pas acceptable dans sa propre culture, on ne peut que le désavouer. Ce qui ne se fait pas, ne doit pas être fait, ce n’est pas négociable, même juste sur le plan émotionnel, même faiblement.

J’appartiens à la culture française, structurée sur l’individualisme et l’allégeance fonctionnelle qui privilégient la responsabilité individuelle, en particulier dans le cadre professionnel. En cela, entendre dire que quelqu’un refuse délibérément et avec nonchalance d’assumer une responsabilité professionnelle, ça ne passe pas. Ça suscite inévitablement un sentiment de désapprobation dont l’intensité dépendra de ma proximité avec l’évènement désavoué. Il est intéressant de comprendre un peu mieux, à la lumière de cet exemple, comment fonctionnent les chocs culturels. Voyez ici que ce genre de malaise n’est pas forcément très violent, ne se reçoit pas forcément en pleine face au cours d’une situation à grand enjeu. Un choc culturel peut piquer de loin et ne jamais se rapprocher. Et individuellement, il est sans importance et sans risque. Mais comprendre les mécanismes qui le sous-tendent permet ceci : éviter que ces petits chocs s’accumulent et usent à la longue les nerfs jusqu’à devenir insupportables.

La chose la plus difficile à voir est la paire de lunettes qu’on porte devant les yeux. (Martin Heidegger)